L’université ré(interprétée) selon les référentiels de politiques publiques (Jean Bernatchez, Université du Québec à Rimouski)

Qui dit quoi à qui, pourquoi et comment?

  1. Je suis politologue spécialisé en éducation et professeur à l’Université du Québec à Rimouski. Ma (dé)formation en science politique m’incite à commencer mon propos avec le questionnement de Lasswell, légèrement modifié : « Qui dit quoi à qui, comment et pourquoi» ? Harold Lasswell (1902-1978) est considéré comme le père de l’analyse des politiques (policy analysis), un domaine d’études et de recherche dont je me réclame et qui s’est affranchi des sciences politiques. L’analyse des politiques fournit des instruments théoriques et méthodologiques pour comprendre et interpréter les programmes d’action (les politiques) qui servent à « mettre de l’ordre » dans la société et dans chacun de ses secteurs. Il peut s’agir par exemple de politiques culturelles, de politiques agricoles ou de politiques de la santé. Il sera question ici de politiques de l’université, au carrefour de l’éducation, de la science, de la culture, de la recherche et de l’innovation.
  2. Harold Lasswell est donc le père de l’analyse des politiques, mais il est surtout connu pour sa définition fonctionnaliste de la communication : « Who (says) What (to) Whom (in) What Channel (with) What Effect». Il utilise le phénomène de la propagande pour illustrer la pertinence de cette définition. Comme ses collègues libéraux (à cette époque, ils ne sont pas néolibéraux), entre autres Walter Lippmann (1889-1974), il croit que la propagande est nécessaire en contexte de démocratie afin d’assurer la gestion gouvernementale des opinions. C’est d’ailleurs à Lippmann que l’on doit le concept de manufacture of consent, décliné de manière positive en 1922, 66 ans avant qu’Edward Herman (1925— ) et Noam Chomsky (1928— ) ne publient Manufacturing Consent, qui dénonce plutôt ce phénomène. Walter Lippmann popularise aussi l’expression cold war, que l’on attribue à George Orwell (1903-1950), auteur de la dystopie 1984, dans un texte publié dans Tribune en 1945.
  3. Cependant, je n’analyse pas les politiques de l’université à la manière fonctionnaliste de Lasswell. Je m’inspire plutôt de l’approche cognitive et normative qui insiste sur la dimension des idées pour rendre compte de la réalisation des politiques, une approche développée par Pierre Muller (1950— ). Elle trouve sa source dans les travaux de la planification française où sont mises au jour les fonctions latentes de la planification (simulation, apprentissage, légitimation), notamment la plus importante : la production de normes. Cette approche permet des conceptualisations fondées sur les systèmes de croyances et sur les univers cognitifs. Elle repose sur le postulat que les politiques sont le fruit d’interactions sociales qui donnent lieu à la production d’idées, de représentations et de valeurs communes. Elle utilise le concept de référentiel interprété comme un paradigme sociétal. Je vais rendre compte des idées et des politiques de l’université en utilisant comme vecteur ce concept de référentiel.
  4. Cette proposition a été présentée au colloque Habiter les ruines de l’université organisé en mai 2016 à l’Université du Québec à Montréal dans le cadre du 84e Congrès de l’ACFAS par Jean-François Vallée, professeur au Département de lettres du Cégep de Maisonneuve, et Pierre-Luc Landry, professeur au Département de langue française, littérature et culture du Collège militaire royal du Canada. Il regroupe « des professeurs d’université et de cégeps, des chercheurs et des étudiants, venant de villes ou de régions », selon l’article du Devoir annonçant l’événement. « Les conférenciers (sont) répartis en différents panels, aux titres métaphoriques, autour des réflexions contenues dans le livre de Bill Readings, sur l’université d’aujourd’hui, d’hier et de demain, ainsi que de propositions pour habiter les ruines de l’université». Malgré ses dérives, il faut habiter cette institution, (re)constituer des îlots de résistance, aussi je vais proposer en conclusion un modèle pour « rénover l’habitation en ruine ».
  5. Je découvre Bill Readings (1960-1994) dans la seconde moitié des années 1990, lorsqu’il est déjà disparu. Je suis alors agent de recherche au siège social de l’Université du Québec. Mon rôle consiste à soutenir les constituantes du réseau et ses professeurs dans leurs projets de développement de la programmation de cycles supérieurs et de structuration de leurs activités de recherche. Cela commande une veille des ouvrages consacrés à l’université, pour repérer les tendances lourdes qui se profilent. L’historien des sciences Camille Limoges (1942— ) se fait à ce moment le héraut du Mode 2, décrit dans The New Production of Knowledge publié en 1994, dont il est l’un des auteurs. Michel Freitag (1935-2009) propose une critique radicale de l’université contemporaine dans Le naufrage de l’université publié en 1995. Paraît en 1996 The University in Ruins de Bill Readings, traduit en français en 2013 sous le titre Dans les ruines de l’université.
  6. Bill Readings me séduit par son intelligence de la chose universitaire. Sa perspective, inspirée par les lettres plutôt que par les sciences sociales, me convie dans un univers différent du mien. Je retiens de son ouvrage que le modèle de l’université allemande, dont se réclament à ce moment les universités québécoises, inspiré par la Bildung, est perverti par l’utilitarisme. La rhétorique de l’excellence contribue alors à faire de l’université un marché de production comme les autres. Bill Readings traduit en anglais les écrits de Jean-François Lyotard (1924-1998), le philosophe français qui produit en 1979 un rapport pour le Conseil des universités du Québec, devenu ensuite l’ouvrage phare La condition postmoderne. Comme militant du libre accès aux publications scientifiques, le côté visionnaire de Bill Readings retient mon attention, lui qui dirige au début des années 1990 Surfaces, une des premières revues scientifiques électroniques en libre accès dans le domaine des humanités.
  7. Le politologue que je suis propose donc « aux professeurs d’université et de cégeps, aux chercheurs et aux étudiants venant de villes ou de régions » de rendre compte des idées et des politiques de l’université en utilisant comme vecteur le référentiel. Je suggère aussi en conclusion un modèle pour rénover l’habitation en ruine. Je veux dans ce texte rendre hommage à un autre observateur de l’université, disparu lui aussi trop tôt. Antoine Giroux a été mon collègue agent de recherche durant une quinzaine d’années et nous avions l’occasion de penser ensemble l’université.

Les idées d’université

  1. La thèse de Jürgen Mittelstraß (1936— ) n’est accessible qu’en langue allemande, mais elle est intéressante pour rendre compte des idées d’université. Il les associe de manière symbolique à autant de personnalités, sans égard aux époques. Dans Kolumbus-Welt, le monde de Christophe Colomb (1451-1506), l’humain veut découvrir le monde, selon le modèle de l’université anglaise et libérale. Dans Leibniz-Welt, le monde de Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716), l’humain est l’interprète du monde et il veut le rendre intelligible, selon le modèle de l’université allemande et scientifique. Dans Leonardo-Welt, le monde de Léonard de Vinci (1452-1519), l’humain est l’artisan d’un monde qu’il veut maîtriser et transformer, selon le modèle de l’université étatsunienne de classe mondiale. L’université contemporaine est ainsi caractérisée par le phénomène d’instrumentalisation du savoir, maintenant généralement admis. Bill Readings (2013, 97) croit que la fondation de l’Université Johns-Hopkins aux États-Unis contribue à technologiser le modèle allemand et à développer l’idée d’excellence.
  2. Le modèle de l’université anglaise et libérale exclut la recherche, qui fait son apparition au Québec à la fin du XIXe siècle à l’Université McGill puis vers 1920 à l’Université Laval et à l’Université de Montréal. John Henry Newman (1801-1890) trace ce modèle dans The Idea of a University. Il déconsidère le savoir utile à l’exercice d’une profession. L’éducation idéale est pour lui « éducation de l’esprit formé par l’étude d’une ou de plusieurs disciplines ardues qu’il a partagées avec d’autres étudiants et avec ses maîtres, pour être apte à juger toute variété de savoir nouveau et par là même tendre vers une authentique appréhension du monde entier et de l’Homme» (Chadwick, 1989, 82). José Ortega y Gasset (1883-1955) actualise cette thèse dans The Mission of the University. Il soutient que la fonction de l’université est la transmission d’une culture. La recherche doit se faire ailleurs, mais elle peut inspirer l’enseignement.
  3. Wilhelm von Humboldt (1767-1835), fondateur de l’Université de Berlin en 1810, propose le modèle allemand et scientifique qui implique la combinaison de l’enseignement et de la recherche, leur autonomie par rapport aux contraintes extérieures, la formation par la recherche et la division facultaire. Le concept d’autonomie est central. L’autonomie interne illustre l’indépendance des sciences par rapport à la philosophie dont l’ambition de systématisation peut porter atteinte à leur particularisme. L’autonomie externe est la quête désintéressée du savoir et l’élaboration de la science sans considération d’utilité et sans que la société n’exige quoi que ce soit des universités. Karl Jaspers (1883-1969), émule de Humboldt, lie pour sa part recherche, formation professionnelle et culture : « One cannot be cut from the others without destroying the intellectual substance of the university» (Allen, 1988, 19). L’université pose ainsi les bases de toute formation puisqu’elle vise le développement d’une pensée scientifique (Jaspers, 1960).
  4. Les universités contemporaines se réclament de l’héritage humboldtien au chapitre de leur organisation — la division facultaire — et de la combinaison de l’enseignement et de la recherche. Elles s’en éloignent sur la question de l’autonomie. L’université actuelle n’est plus formative au sens humboldtien de Bildung, un concept qui associe culture et formation. La notion d’utilité est inhérente à l’université contemporaine, contribuant à associer davantage le modèle à la conception étatsunienne. Cette conception de l’université, hybride des genres anglais et allemand, mais les transgressant au chapitre de l’utilitarisme, se développe de manière progressive. Elle n’est pas uniforme et bien délimitée comme les deux premiers modèles. Elle évolue plutôt au rythme des conjonctures et des occasions du moment et du lieu. Elle naît de l’expérience des deux derniers siècles aux États-Unis. Elle vit comme premier mouvement le Morill Act de 1862 qui permet la création des universités d’État préparant à l’exercice des professions.
  5. Le soutien accordé à la recherche universitaire par le gouvernement fédéral des États-Unis à compter de la Seconde Guerre mondiale initie le second mouvement, consacrant l’utilité de la recherche universitaire. Vannevar Bush (1890-1974), conseiller scientifique du président Roosevelt et chercheur au MIT, dans son rapport intitulé Science: the Endless Frontier, pose les bases de la toute première politique scientifique : « New products, new industries, and more jobs require continuous additions to knowledge of the laws of nature, and the application of that knowledge to practical purposes. (…) new knowledge can be obtained only through basic scientific research. » Il est le premier directeur de la National Science Foundation, une agence du gouvernement des États-Unis créée en 1950 pour soutenir la recherche scientifique fondamentale. Il est aussi considéré comme un pionnier de l’Internet à cause de l’article visionnaire qu’il publie en 1945 dans Atlantic Mounthly, « As We May Think».
  6. Clark Kerr (1911-2003), président de l’Université de Californie, illustre dans The Uses of the University le modèle de la multiversity qui se développe progressivement. Ce concept évoque un univers fractionné en de multiples éléments. Ce n’est pas un idéal aux yeux de Kerr, mais un modèle conforme à ce qu’il observe. L’idéal de Kerr se définit plutôt de manière éclectique : « A university anywhere can aim no higher than to be as British as possible for the sake of the undergraduates, as German as possible for the sake of the graduates and the research personnel, as American as possible for the sake of the public at large – and as confused as possible for the sake of the preservation of the whole uneasy balance» (Kerr, 1963, 18). Ce livre de 1963 surprend par son actualité : frais indirects de recherche, activités de consultation des professeurs, partage des infrastructures scientifiques.
  7. Sur le plan de sa mission, l’idée de l’université de service public est évoquée par Alfred North Whitehead (1861-1947) dans The Aims of the Education. Elle est partie prenante de la société et source de progrès. Il est légitime que la formation et la recherche universitaires soient socialement utiles. La culture générale et la science doivent aller à la rencontre de la société. Il faut que la théorie rejoigne la pratique. Trois types de professeurs coexistent dans l’université de service public : les érudits (scholars), les découvreurs et les inventeurs. Claude Lessard (1946— ), alors président du Conseil supérieur de l’Éducation, présente le modèle dans l’avis Modèles d’université et conceptions de la qualité : pour une université plurielle et capable d’en témoigner. Cette idée rejoint plusieurs personnes lors du Sommet sur l’Enseignement supérieur de 2013, mais le Québec ne dispose pas d’une politique des universités qui soit explicite de sa mission.
  8. En l’absence d’une telle politique s’impose le modèle de l’université entrepreneuriale, une adaptation institutionnelle à un environnement marqué par la globalisation, l’économie du savoir et les politiques fondées sur l’innovation. L’innovation est un buzzword, un vecteur de la novlangue managériale, une injonction paradoxale puisque le concept impose de faire les choses différemment, mais dans un contexte où la doxa néolibérale commande l’uniformisation des pratiques. Burton Clark (1921-2009) observe dans les universités les traits de cette culture entrepreneuriale. « Cette vision de la pertinence de l’université, jugée à l’aune de sa contribution au développement économique, constitue un changement radical par rapport au point de vue et aux valeurs défendues naguère par les disciples de Humboldt et Newman » (Gibbons, 1998, 2). L’agilité stratégique remplace la planification stratégique : il s’agit d’une adaptation proactive aux contraintes du marché de l’enseignement supérieur (Martin, 2016) et de la réputation universitaire (Lacroix et Maheu, 2015).

Les idées en action

  1. Les politiques, ce sont des idées en action. Elles permettent de « mettre de l’ordre » dans la société. L’approche cognitive et normative suggère que les politiques sont liées à un référentiel, à une vision du monde construite dans le cadre de l’élaboration d’une politique. Le référentiel articule quatre niveaux de perception du monde : les valeurs (qui orientent l’action) ; les normes (ce qui doit être) ; les algorithmes (les relations causales) ; les images (qui ont du sens sans passer par le détour discursif) (Muller, 2000). Les politiques, associées à l’État, se présentent d’abord comme des outils d’émancipation nationale (les politiques d’éducation des années 1960, les politiques scientifiques des années 1970). Elles tendent à devenir, suite au mouvement de globalisation amorcé dans les années 1980, des outils d’ajustement structurel. Les États acceptent de déléguer à des organismes supranationaux (OCDE, Banque mondiale) la définition du cadre normatif de légitimation de leurs politiques.
  2. Trois théories inspirent ce cadre normatif de légitimation : la théorie des systèmes d’innovation ; la théorie du Mode 2 ; la théorie de la Triple Hélice. En outre, la théorie du capitalisme cognitif se présente comme un des modèles les mieux intégrés pour rendre intelligibles de manière critique les politiques de l’université. Le capitalisme cognitif (XXIe siècle) est le troisième stade du capitalisme, après le capitalisme marchand (XVIIe et XVIIIe siècles) et le capitalisme industriel (XIXe et XXe siècles). Le capitalisme cognitif est un régime d’accumulation constitué par la connaissance qui est soumise à une valorisation directe (transfert technologique, recherche contextualisée, mobilisation du savoir). Ce régime se manifeste empiriquement par l’importance de la formation et de la recherche universitaires pour le positionnement stratégique des systèmes territoriaux sur le marché mondialisé. Sur le plan sectoriel de l’université, le référentiel de l’économie du savoir remplace graduellement celui de la République de la science.
  3. La théorie des systèmes d’innovation est plurielle. Elle relève de la systémique et de l’institutionnalisme. Bengt-Åke Lundvall (1941— ) et son équipe sont les chercheurs les plus influents associés à cette théorie. Lundvall occupe un poste stratégique à l’OCDE lorsque se dessine le référentiel de l’économie du savoir. L’innovation est un concept polysémique, mais on distingue les innovations de procédés (technologiques et organisationnels) des innovations de produits (biens et services) qui sont respectivement des innovations matérielles et intangibles. Les innovations sociales sont parfois considérées. Un système d’innovation se définit par ses frontières territoriales (comme le système québécois d’innovation) ou par les éléments qui font système (par exemple, la pharmaceutique). Les fonctions des systèmes d’innovation varient selon les éléments considérés. Celles-ci sont souvent évoquées : développer le capital humain et le marché ; faciliter le maillage ; financer la R et D ; réglementer et déréglementer ; faciliter l’incubation des technologies à haut potentiel technico-commercial ; légitimer le système.
  4. La théorie du Mode 2 (Gibbons et al., 1994) est pensée par une équipe à laquelle est associé Camille Limoges qui fonde sur ces assises la politique québécoise de l’innovation de 2001 (il est responsable de sa définition et de sa mise en œuvre). Un nouveau mode de production du savoir émerge (Mode 2) et remplace le mode traditionnel (Mode 1). Le Mode 2 est fondé sur l’objectif de résolution de problèmes plutôt que sur celui d’avancement des connaissances. La recherche en Mode 2 est contextualiséepuisque la solution au problème répond à une « demande de savoir ». La transdisciplinarité est caractéristique du Mode 2 en raison de sa finalité qui exige la contribution de plusieurs domaines du savoir. L’évaluation des résultats de la recherche se fait selon des considérations variées (qualité, pertinence et efficience) plutôt que sur la base du seul jugement des pairs comme en Mode 1.
  5. La théorie de la Triple Hélice (université, État, industrie) est développée par Henry Etzkowitz (1942— ) et Loet Leydesdorff (1948 —) dans l’ouvrage de 1997 Universities and the Global Knowledge Economy: A Triple Helix of University-Industry-Government Relations. Elle repose sur le modèle de l’université entrepreneuriale. Les auteurs croient que l’évolution des systèmes d’innovation et les débats sur les liaisons entreprises-universités se reflètent par divers arrangements institutionnels qui déterminent la nature des relations entre l’État, les universités et l’industrie. Le stade achevé de la Triple Hélice implique la création d’un environnement où on retrouve des initiatives et des organismes trilatéraux de développement économique fondés sur le savoir, comme les incubateurs d’entreprises et les parcs technologiques. La théorie de la Triple Hélice n’annonce pas la disparition de l’université, mais l’ajout du transfert technologique à ses missions et l’affirmation de la nécessité pour les universités de s’engager résolument dans les activités de développement économique.
  6. Le capitalisme cognitif émerge suite à la crise du fordisme (Aglietta, 1997) qui contribue à une exacerbation des tensions engendrées par le travail parcellisé et répétitif et la montée des coûts de la force de travail (Corsani et al., 2007). Le nouveau type de régulation transforme le système capitaliste sans remettre en question l’ordre capitaliste. L’intégration de la ressource stratégique « connaissance » suppose l’établissement de nouvelles règles de régulation des activités intellectuelles. Deux facteurs contribuent à structurer la nouvelle division du travail associée au capitalisme cognitif (Vercellone, 2004) : l’utilisation de plus en plus intense du contenu en connaissances scientifiques dans les activités productives, le capital physique devenant alors secondaire par rapport à la capacité de mobiliser en réseau l’intelligence des personnes (Viginier et al., 2002) ;  la manière d’enclore le savoir avec le renforcement des droits de propriété intellectuelle, le brevetage du vivant et le biopiratage des savoirs traditionnels.
  7. Dans le contexte du capitalisme cognitif, le référentiel sectoriel de l’économie du savoir se développe dans les années 1990. Le texte fondateur est un document de l’OCDE publié en 1996, titré L’économie fondée sur le savoir. Une économie du savoir repose sur la production, la diffusion et l’utilisation du savoir dans une perspective de croissance économique. L’importance du savoir comme capital humain est reconnue. Le capital humain mobilise les compétences (vecteur de l’éducation au XXIe siècle), les expériences et les savoirs, selon la théorie de Gary Becker (1930-2014) développée dans Human Capital. Le capital humain s’acquiert par l’éducation, se préserve par la formation tout au long de la vie et rapporte des dividendes qui se mesurent par une augmentation de la productivité. Le capital savoir est une dimension du capital humain. La gestion de la connaissance vise à organiser le capital savoir de manière à produire de la valeur ajoutée.
  8. Ce référentiel de l’économie du savoir remplace graduellement le référentiel de la République de la science, caractéristique de l’université avant le phénomène de globalisation amorcé dans les années 1980. Michael Polanyi (1891-1976) présente ainsi cette vision du monde de l’université : « the pursuit of science by independent self-co-ordinated initiatives assures the most efficient possible organization of scientific progress […] any authority which would undertake to direct the work of the scientist centrally would bring the progress of science virtually to sandstill». Une main invisible guide la coordination des activités de chaque scientifique par ajustements mutuels. Le mérite scientifique est lié à trois critères : la plausibilité, la valeur scientifique et l’originalité des travaux. L’évaluation par les pairs, sur la base de la qualité des travaux, conditionne la publication et l’octroi des ressources. Pour devenir citoyen de cette république, les qualifications d’un chercheur doivent être reconnues par ses pairs.

Rénover l’habitation en ruine

  1. Le référentiel est un espace de sens où se cristallisent les conflits entre les acteurs. Les conflits sur le référentiel naissent lors des transitions entre deux visions du monde, révélant les dissensions entre les tenants du système dominant et les partisans du changement. Les conflits dans le référentiel portent sur la répartition des ressources à l’intérieur du système dominant. Le rapport global-sectoriel s’explique par l’influence réciproque d’un référentiel global (le néolibéralisme fondé sur le capitalisme financier) et d’un référentiel de secteur (dans le cas de l’université, l’économie du savoir fondée sur le capitalisme cognitif). On observe une transition d’un référentiel global vers un autre à cause d’un nouveau régime d’action publique (l’État désectorisé plutôt que l’État managérial) et d’un nouveau régime de citoyenneté (la citoyenneté en réseaux plutôt que la citoyenneté individuelle) (Muller, 2015). Il y a donc de l’espoir puisque la généralisation du modèle dominant coïncide avec son dépassement.
  2. Le rapport mondial de l’UNESCO intitulé Vers les sociétés du savoir, publié en 2005, constitue une alternative au référentiel de l’économie du savoir proposé par l’OCDE, lequel inspire les politiques des pays industrialisés depuis les années 1990. Cette alternative incarne l’idéal de l’université au service du développement humain. Alors que le référentiel dominant postule l’existence d’une seule économie du savoir, le référentiel alternatif suppose le développement de sociétés du savoir, sociétés au pluriel, ce qui engage à la diversité culturelle. Au cœur de ces sociétés existe la capacité de produire, de diffuser et d’utiliser l’information en vue d’appliquer les savoirs au développement humain. La liberté d’expression et la coopération en sont les fondements. L’accès universel à la connaissance est un préalable. La commercialisation de la recherche restreint l’accès à la connaissance, aussi il importe d’adopter une voie intermédiaire conciliant le droit au savoir et la protection de la propriété intellectuelle.
  3. La mobilisation est une dynamique d’interactions sociales et d’actions collectives. Elle vise à rassembler des personnes et des ressources afin de relever les défis qu’imposent les enjeux, comme ceux liés à la problématique de « l’université en ruine ». Pour résoudre les problèmes qui s’y rattachent et pour promouvoir une vision du monde alternative comme celle des sociétés du savoir (mais il existe d’autres alternatives souhaitables, actuelles ou potentielles), il faut : (1) habiter véritablement l’institution et y promouvoir activement nos valeurs ; (2) résister aux initiatives d’instrumentalisation de l’université par l’économie, la finance et le marché mondialisé ; (3) exercer de manière engagée la fonction critique ; (4) réinscrire la culture dans le projet universitaire ; (5) réinscrire l’université dans la société qui l’entoure ; (6) militer pour le libre accès aux connaissances. Le programme est ambitieux, mais certaines initiatives, encore marginales, permettent d’espérer dans le potentiel des nouvelles formes de citoyenneté en réseaux.

Bibliographie

Cet article reprend des idées développées dans les textes suivants :

Bernatchez, Jean (2016), « Analyse des enjeux d’éthique liés à la valorisation commerciale de la recherche universitaire », Éthica, 20(1),13-46.

Bernatchez, Jean (2015), « Le libre accès aux articles scientifiques : référentiels, principes, normes et modalités », Documentation et bibliothèques, 61(1), 6-14.

Bernatchez, Jean (2014), « Les enjeux du modèle des sociétés du savoir tels que vécus au Québec. Note introductive au numéro », Globe. Revue internationale d’études québécoises, 17(2), 13-20.

Bernatchez, Jean (2014), « Le rapport mondial de l’UNESCO sur les sociétés du savoir : état des lieux au Québec, dix ans plus tard », Globe. Revue internationale d’études québécoises, 17(2), 21-43.

Bernatchez, Jean (2012), « De la république de la science à l’économie du savoir : 50 ans de politiques publiques de la recherche universitaire au Québec », Cahiers de la recherche sur l’éducation et les savoirs, 11, 55-72.

Bernatchez, Jean (2009), Référentiels et dynamiques des politiques publiques de l’organisation de la recherche universitaire au Québec, Québec : Université Laval.


Cet article fait référence aux textes suivants :

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